Le fond de l’air effraie

 

Elle arrive, sans crier gare, au moment où l’on s’y attend le moins. Le pas pressant, immiscion sournoise qui se glisse anguillante, vicieuse et doucereuse. Echappée funambulesque dans les interstices les plus infinitésimaux.

 

Vous l’accueillez avec bienveillance, comme un rayon de soleil, un coin de ciel bleu tapi sous la grisaille ! Allons, allons, me direz vous, vous tombez dans le romantisme à deux balles, vous voulez faire pleurer dans les chaumières… Mais non croyez moi, même vous, si austère et intransigeant, vous laisseriez prendre dans ses filets. Ne vous y fiez pas, ne l’approchez pas, ne l’écoutez pas, tournez lui le dos et, si vous en êtes encore capable, prenez vos jambes à votre cou et partez le plus loin possible pour qu’elle ne vous pollue pas. Vous riez, vous pensez à une blague, un pauvre canular de potache en délire, et vous tentez l’expérience... A bon entendeur, on vous aura prévenu ! Mais au fait, en même temps que je vous parle, n’est-il pas déjà trop tard ? Elle s’est agrippée à vous comme l’arapède au rocher, a répandu son fiel et sa bave dans votre pauvre cerveau incapable de discernement. Sourire saillant, les dents carnassières, elle vient perturber votre existence douillette et tranquille. Révélations scandaleuses comme un parfum d’inavouable qui vous titille les narines. Vous êtes assommé. C’est le plus bel uppercut que l’on vous ait asséné. De l’incroyable avoué à demi-mot mais sans demi-mesure. Vous êtes KO debout, votre vision se brouille, vos oreilles sifflent, une étrange rumeur… ce n’est pas vrai…

 

 

B : « Dis-moi, il paraît que Marc sera à la soirée............. le 15 décembre au ............ »

O : «  Ah bon, c’est pas vrai. Terrible ! En plus j’ai entendu dire que ça n’allait pas fort avec ............ Un ami photographe l’a vu avec ............en train de .......... ! Tu me diras, c’est une vraie........ »

B : «  Incroyable! Moi, depuis mon histoire avec......... quand il jouait dans ........... je préfère les français. Et puis niveau conversation, c’est quand même vachement plus planant ! »

A : «  Et les françaises! Tu sais que......... sort avec mon voisin. Je les ai vu en train de ........à moitié ........ dans la cage .......... »

R :  « A ta place, je leur aurais dit: « ..........  .....  ........  .......... » C’est vrai quoi, il n’y a pas de raison ! »

D :  « De toutes façons dans deux semaines tout le monde aura ..... . C’est flippant!

 

Elle s’approche grandissante puis s’incruste, polluant l’agora.

Argumentaire grassouillet pour se convaincre de ne pas l’écouter, fuir, décamper, foutre le camp à grandes enjambées. Adopter la mémoire « poisson rouge », 3 secondes montre en main puis tout est effacé.

Prêcher l’invraisemblable, « pas possible ?!? » et enclencher malencontreusement la fameuse logique selon laquelle « il n’y a pas de fumée sans feu ». Alors, même les plus raisonnables y sombrent, pensant que si tout n’est pas exact, il y a des chances que l’essentiel y soit !

 

La rumeur est un bruit public, un on-dit de provenance inconnue mais néanmoins chargé de sens. C’est un discours dont le sujet anonyme est irresponsable, ce qui le rend particulièrement propice aux fausses nouvelles, aux mensonges malveillants ou calomnies. C’est vous, nous, un vendredi soir, s’abreuvant d’apéro, persuadés dans nos visions nocturnes d’avoir décroché le scoop, un lundi bureauesque contant à ses compères le « beauté » devenu « drogué », le « canard » passant « connard » et autres jolies déviations aux conséquences cataclysmiques. Décidément le fond de l’air n’est plus ce qu’il était !